L’idée de départ est assez simple. Faire le portrait de croyants : chrétiens, juifs ou musulmans pour témoigner de cette foi dont on nous dit qu’elle n’existe pas. Ces croyants « ordinaires » ne se ressemblent pas à bien des égards. Riches ou pauvres, ils habitent en ville ou à la campagne, dans une belle maison ou un petit studio. Ils sont célibataires, mariés ou veufs. Ils n’ont pas d’emploi, travaillent 70 heures par semaine ou ont atteint l’âge de la retraite. Ils ont des passions dont ils ont le luxe de vivre ou auxquelles ils n’ont pas les moyens de consacrer du temps. Certains n’ont pas connu d’épreuves traumatisantes alors que d’autres ont été considérablement chahutés par la vie. Mais ces personnes rencontrées ont aussi beaucoup en commun : des opinions sur cette société qui change vite et à laquelle il faut s’adapter. Des doutes : « Dois-je parler de ma foi autour de moi » ? Aussi et surtout, ils partagent un lien de filiation avec un Créateur envers qui ils sont profondément reconnaissants.

A l’instant précis où je les rencontre, ils n’ont pas toujours de bonnes raisons d’être heureux. Mais qu’ils croient par tradition ou suite à une conversion, qu’ils prient chaque jour ou la semaine des quatre jeudis, ces croyants se sentent inconditionnellement aimés. Comme Fanfan, peintre du Lot-et-Garonne, qui a rencontré le Christ un samedi après-midi de sa trentaine. Au « bout du rouleau », il demande au Seigneur de lui venir en aide. Dans la pièce, tout devient blanc, puis il tombe au sol. « Quand je me suis relevé, j’ai senti une force me traverser et je me suis senti aimé d’un amour plus fort que celui de mon père et ma mère réunis ». Cet amour reçu comme un don inestimable permet aux croyants de relativiser, de remercier, d’être confiants et ainsi de rendre grâce.

De l’art de relativiser

Pour faire preuve de gratitude, il est précieux de pouvoir discerner des étincelles de joie précisément dans les instants où cela paraît déraisonnable. Apprendre à voir et à s’attarder sur un brin d’herbe qui pousse au milieu d’un champ de ruines causé par des guerres tant injustes qu’incompréhensibles. Il faut même arroser cette petite pousse et ne pas évoquer uniquement le conflit bien que cela paraisse plus évident. De façon très surprenante et émouvante, j’ai été le témoin d’une foi vivante qui conduit à un saut risqué au dessus du vide et offre l’accostage sur une rive illuminée. Une foi qui conduit de la mort à la vie et permet de garder espoir quand tout semble perdu.

douleur-gratitudeComme celle de Rachid, musulman du Lot-et-Garonne. Il y a quelques mois, ce jeune père de famille de 33 ans a perdu son nouveau-né subitement. Cette douleur insurmontable, il a su la combattre de façon admirable grâce à Dieu. « Si je n’avais pas eu cet amour de Dieu, je serais devenu fou. Mais quand on est croyant, on sait que Dieu veut le meilleur pour nous. »

Aumônier militaire juif à Strasbourg, Jonathan reconnaît volontiers que la société a connu ces dernières années des bouleversements terribles qui n’envoient pas de bons signaux dans sa communauté. Mais malgré l’actualité difficile, ce croyant reste positif et parvient à garder son sourire. « La vie est belle, je suis en bonne santé, je n’ai pas de raisons de m’apitoyer sur mon sort. » Une possibilité de relativiser qui s’applique à des situations moins dramatiques mais qui pourraient être vécues douloureusement. Débora, protestante évangélique en prépa HEC à Annecy, reconnaît en souriant que les études sont difficiles : très peu de temps libre et beaucoup de progrès à faire pour être parmi les meilleurs. Mais elle dédramatise volontiers : « Si Dieu m’a mise là, c’est pour une raison. Et même si je ne réussis pas, ce n’est pas grave, je me forme. »

De la volonté de remercier

MERCI. Un petit mot qu’il est trop souvent difficile de prononcer. Quelquefois nous n’y pensons même pas, intimement et peut-être inconsciemment convaincus que cette source de bonheur, identifiée ou pas, nous est due. Nous ne voyons pas les raisons qui devraient nous amener à remercier un ami, un parent, un inconnu. Il arrive aussi que l’égo gonfle jusqu’à devenir une tumeur qui empêche de gagner ce combat contre l’orgueil et de faire triompher la gratitude. Etre conscient de sa vulnérabilité, mais au-delà d’elle, de son devoir de reconnaissance envers un Créateur à l’origine de notre présence sur terre, offre aux croyants une des bases exceptionnelles en matière de remerciement. Fanfan qui a rencontré Jésus Christ lorsqu’il avait plus de 30 ans témoigne : « Le Christ a toujours été là. C’est l’égo qui empêche de tendre la main : on a besoin de croire qu’on dirige tout dans sa vie. »

Nikola, voyage régulièrement dans des pays qui souffrent de la guerre comme le Kosovo ou plus récemment l’Ukraine. Il a vu des personnes avoir faim et être enfermées chez elles, privées de liberté. Pourtant, il n’a pas vu de tristesse sur leur visage, mais des sourires là où des pleurs et des plaintes seraient normalement entendus. « En France on a tout pour être heureux, mais on n’a pas compris que le bonheur n’est pas que matériel. » A 43 ans, ce père de famille qui fréquente l’Eglise orthodoxe et l’Eglise catholique n’oublie pas de remercier le Seigneur. « J’ai eu beaucoup de grâces. Quand tout tombe si bien, cela ne peut pas être dû au hasard. » Autre croyant, même gratitude. Le visage de Riwanon est inlassablement illuminé par un large sourire qui parfois laisse place à un rire joyeux audible dans les rues de Metz, de Bretagne ou d’Allemagne. Catholique pratiquante, elle accorde peu de place aux pensées négatives qui conduisent à s’apitoyer et préfère savourer chaque minute de sa vie passée sur terre. « Je ne fais pas grand chose, j’accepte les cadeaux qu’on me donne : le fait que j’ai un toit et à manger tous les jours. Ce n’est pas un dû. C’est beau que je puisse vivre le sourire de la boulangère chaque matin. » Altruiste, cette jeune femme de 27 ans se rappelle d’un séjour humanitaire au Pérou où, comme Nikola, elle a vu « des gens heureux avec trois fois rien ».

De la confiance en l’avenir

gratitude-pas-à-pasLa dernière raison que je souhaite exposer ici et qui permet, à mon sens, aux croyants de rendre grâce, est tournée vers demain. Elle touche leur capacité remarquable à faire confiance en l’avenir. Jeunes ou moins jeunes, ces croyants ignorent souvent la place qu’ils occuperont au sein de cette société bouleversée dans les années, voire dans les mois à venir. Mais beaucoup choisissent de laisser la tourmente aux autres et embrassent avec passion l’espérance.

A l’image de Riwanon qui mesure avec beaucoup de gratitude les bienfaits de sa relation au Christ. « Elle m’apporte une confiance dans la vie qui n’est pas quantifiable. On remet tout au Christ, même si on a des envies ou des projets, il ne faut pas se mettre la pression. »

Jonathan ne partage pas la même religion que la jeune femme, mais il partage sa capacité à croire que demain sera aussi bon voire meilleur qu’aujourd’hui. Il affirme n’être pas en quête d’un idéal mais vouloir simplement faire confiance à l’avenir. « Je vis au jour le jour, je ne fais pas de projets parce que je ne sais pas ce que Dieu me réserve. Je n’ai eu que des bonnes choses jusqu’à présent, donc je Le laisse me guider. » Et cet abandon quasi total n’est pas réservé aux adultes. A seulement 18 ans, Débora ne sait pas si elle obtiendra ses concours ni quelle voie emprunter. Et bien qu’il lui reste de longues années à vivre dans cette société mouvante à vitesse grand V, sa foi dans un ami qui lui veut du bien la rassure et la conforte. « Je fais confiance au Seigneur, Il sait quel est le bon temps pour nous révéler les choses. »

La gratitude est-elle réservée aux hommes convaincus de l’existence de Dieu ? Je ne le pense pas. Chaque être humain a en lui cette capacité à identifier des sources de bonheur et à les apprécier.

Mais, d’une certaine façon, ne sommes nous pas tous croyants ?

Un grand merci à Marie pour ce bel éclairage, vous pouvez lire son portrait dans l’article que je lui ai consacré : Sur la route Marie et les croyants