L’édito Philo de Paul Clavier pour nous faire cogiter !

Voici la savoureuse contribution de Paul Clavier philosophe, qui nous présente le couple atypique: Gratitude & Carambar. Il n’a pas froid aux yeux, ni mal aux dents puisque les carambars sont plein de vertus…

La GRATITUDE : C’est l’opposé de la GRRRRR… ATTITUDE

Le papier d’emballage des carambars (aux fruits ou, plus classiques, au caramel), fabriqué par CADBURY France BP 530 – 02542 MONTROUGE Cedex,  possède au moins trois qualités.

Première qualité : il est recyclable.

Deuxième qualité : c’est un emballage garanti alimentaire.

Troisième qualité : non seulement il conditionne une nourriture terrestre au goût inoubliable, qui poisse aux mains et colle aux dents, mais en outre il abrite, comme dans les papillotes du temps jadis,  les fameuses « blagues » de carambar : devinettes, charades, histoires drôles, imprimées en rouge à l’intérieur du papier. Elles contribuent à l’apprentissage de la lecture et à l’enrichissement d’un patrimoine de références culturelles communes.

Où voulons-nous en venir ? A ceci : parmi les perles qui forment le trésor de ces plaisanteries d’écolier, on en trouve deux qui touchent particulièrement à notre sujet. Reproduisons les, avec l’aimable autorisation de la marque Carambar :

Maman dit à Toto :

– Tu veux un carambar ?

– Oui !

– Tiens, chéri ! Toto prend le carambar mais reste muet.

– Et alors, qu’est-ce qu’on dit à Maman ?

– Encore !

Il existe une variante de cette blague d’écolier (le carambar est néanmoins déconseillé aux écoliers porteurs d’appareils dentaires ou de bagues d’orthodontie) :

Maman dit à Toto :

– Tu veux un carambar ?

– Oui !

– Voyons, Toto ! Qu’est-ce qu’on dit ? Oui, s’il…

– Oui, s’il en reste !

Paul Clavier

Paul Clavier, prof à l’ENS

Dire merci, dire s’il te plaît. Ce sont les apprentissages de la politesse élémentaire. Et c’est là que le bât blesse. Car d’un « s’il te plaît » et d’un « merci », on attend qu’ils soient spontanés. Or, la spontanéité sur commande

« Dis merci à la dame ! », ce n’est plus de la spontanéité. Nous entrons alors dans le domaine du réflexe conditionné, du dressage sociolinguistique.

Au lieu d’exprimer la gratitude, la  formule de politesse représente plutôt un code d’accès à la disponibilité de l’interlocuteur, un simple « identifiant » comme « personne bien élevée », qui ouvre droit à la considération de sa demande.

La gratitude qui n’est pas de plein gré n’exprime qu’un rappel à la bienséance.

Ne jamais dire merci qu’en maugréant, ou juste parce que c’est l’usage, comme on ponctue un télégramme de STOP, c’est certainement passer à côté de quelque chose d’essentiel.

 

Cet essentiel s’énonce en quelques mots

Tout ce que nous pouvons être, tout ce que nous pouvons avoir, nous l’avons reçu. Il n’existe pas, en toute rigueur, de self-made man ; le self made-man, celui qui s’est fait lui-même, a au moins reçu (de ses parents, de ses gènes, d’un système éducatif) la force (si c’en est une !) de ne rien devoir à personne, et de ne s’appuyer que sur ses propres forces. Assurément, le self-made man croit pouvoir se vanter de ne rien devoir à personne. C’est simplement un amnésique : il oublie que la dépendance, quand elle n’est pas parasitaire, est le lien humain par excellence.

L’ingratitude est l’attitude de ceux qui croient que tout est dû. Alors qu’en réalité, tout est donné. L’ingratitude est l’autre nom de l’orgueil : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Alors pourquoi t’en enorgueillir, comme si tu ne l’avais pas reçu ? » Cela vaut pour les carambars, et pour toute l’existence.

La gratitude est l’antidote à ce dédain du don

Mais la gratitude est menacée par la mentalité du donnant-donnant, des montants compensatoires, du don et du contre-don. Accepter que, dans certains cas, nous soyons des débiteurs insolvables, c’est peut-être la meilleure manière de se libérer d’un sentiment de dette.

coeur carambarComme ils sont ennuyeux ceux et celles qui veulent vous rendre tous les services, tous les cadeaux que vous leur avez faits. Comme si en s’acquittant d’une obligation, ils voulaient apurer les comptes, ne plus rien vous devoir, et par là-même, en annulant la dette qu’ils s’imaginent avoir contractée, annuler tout don que vous auriez voulu leur faire.

L’adepte de la gratitude accepte la gratuité, et refuse l’idée que tout doit toujours, d’une façon ou d’une autre, se faire payer. Il est vrai qu’à la fin il nous faudra tout laisser, ou tout rendre. Autant sortir content du banquet de la vie, comme disait l’épicurien Lafontaine.

Autant être content de ce qu’on a reçu, plutôt que culpabiliser de n’avoir pu, de son vivant, apurer notre dette. Accepter de quitter cette vie sans chercher par tous les moyens à être quitte.

Cette leçon vaut bien un carambar, sans doute.

Qu’en pensez-vous ?